
Hannibal déploie
son infanterie légère (1) pour former un rideau
protecteur en 1ère ligne. Disposant de fantassins moins
nombreux, il ne peut opposer à l'infanterie romaine un
corps de bataille d'égale puissance, et comme pour éviter
tout risque d'enveloppement il doit étirer son front sur
la même largeur que le front adverse, la conséquence
est que sa ligne de bataille est moins profonde et moins résistante.
De cette faiblesse son génie tactique sait faire une force.
Les unités les plus solides de ses troupes à pied
sont celles de l'infanterie lourde africaine. Il en fait l'élément
offensif de son dispositif. Partagés en deux corps d'égale
importance, ces fantassins sont placés de part et d'autre
du centre (3 et 3'), mais en retrait par rapport à lui.
Au centre, Hannibal dispose les fantassins gaulois et espagnols
(4), en avance par rapport à la ligne des Africains qui
les flanquent à droite et à gauche. Ainsi, Hannibal
propose une cible et ménage une flexibilité potentielle.
Gaulois et Ibères sont rangés par compagnies alternées.
Aux ailes est mise en place la cavalerie. À gauche, les
cavaliers d'Hasdrubal (2). À droite, la cavalerie de Hannon
(5). Prenant comme adjoint son frère Magon, Hannibal se
réserve le commandement de l'infanterie centrale(4), où
il sait que se déroulera la phase la plus délicate
de la manoeuvre qu'il a en tête.

Les cavaliers d'Hasdrubal (2) attaquent la cavalerie romaine (A) qui se bat vaillamment mais finit par décrocher. À ce moment, les avant-lignes s'étant repliées de part et d'autre, le combat d'infanterie s'engage. Comme prévu par Hannibal, ses hommes (4) plient sous la pression de l'infanterie romaine (B) qui se porte si loin en avant qu'elle se retrouve encastrée entre les deux corps de fantassins africains (3 & 3'). Ces derniers opèrent une conversion vers le centre pour attaquer de flanc l'ennemi ainsi engagé. Simultanément, les cavaliers d'Hasdrubal (2), après avoir mis en déroute l'aile droite romaine (A), s'en prennent à l'aile gauche (C), qui avait d'abord résisté aux Numides (5) qui lui étaient opposés, mais se débande quand elle est ainsi prise en tenaille.

Il ne reste plus à cette cavalerie punique rassemblée qu'à prendre à revers l'infanterie romaine déjà prisonnière de la nasse qu'a modelée dès le début de la bataille la tactique d'effacement du centre. Hannibal ne perdit que six mille hommes. Du côté romain, c'était un désastre. Polybe évalue à soixante-dix mille le nombre des tués, à plus de dix mille celui des prisonniers. En trois rencontres, Hannibal a anéanti 15 pour cent des réserves mobilisables de l'Italie entière. Selon les règles tacites de la guerre en vigueur à l'époque, Rome est acculée à la capitulation.
Au soir du 2 août 216, Maharbal, le maître de la cavalerie punique, le croyait. Il le dit à son patron, qu'il s'imaginait dînant quatre jours plus tard au Capitole. Hannibal répondit qu'il lui fallait un peu de temps pour réfléchir. C'est alors qu'il s'attira de Maharbal cette réplique un peu dépitée, que Tite-Live a rendue dans une formule fameuse par sa concision et la vigueur de l'asyndète: « Vincere scis, Hannibal, uictoria uti ncscis » (XXII, 51, 2: « Tu sais vaincre, Hannibal, mais tu ne sais pas profiter de la victoire »). Et Tite-Live, en ajoutant que cette hésitation sauva sans doute la ville et l'empire (urbs atque imperium), donnait d'avance raison à ceux qui ont estimé par la suite - ainsi J.-P. Brisson, 1973, pp. 199-200 - qu'à ce moment précis le sort du monde dont nous sommes les héritiers fut sur le fil du rasoir. En fait, n'en déplaise au vainqueur d'EI-Alamein, qui jugeait que Maharbal était dans le vrai (sir Bernard Montgomery, 1968, p. 97), les objections qu'on pouvait déjà faire à une marche forcée sur Rome, après Cannes, n'avaient pas changé depuis Trasimène (supra, pp. 158-159). Et puis Hannibal avait d'autres buts de guerre, un autre plan. Il faut prendre au sérieux les paroles qu'une fois le tri fait parmi les prisonniers, et après le renvoi dans leurs pays des alliés italiens, il adressa aux soldats romains captifs, dont il avait fixé la rançon à un prix très élevé. Il ne menait pas, leur dit-il, une guerre d'extermination; c'était pour maintenir le rang (dignitas) de sa propre patrie et pour lui assurer l'hégémonie (imperium) qu'il combattait (Tite-Live, XXII, 58, 3). Hannibal attendait donc de Rome qu'elle demande la paix; ce qu'il voulait, c'était une victoire reconnue par un traité qui renversât, au profit de Carthage, la situation humiliante née des traités de 241 (la perte de la Sicile et l'obligation d'une lourde indemnité) et de 237 (la perte de la Sardaigne) (Cl. Nicolet, 1978, p. 620). Et l'on verra dans les pages qui suivent que pour atteindre cet objectif le chef punique déploya apres Cannes une intense activité diplomatique dans le sud de l'Italie, en profitant de l'effet fortement destabilisateur de sa victoire, qui avait détaché des Romains une partie des Apuliens, beaucoup de Samnides, des Lucaniens, des Bruttiens. Marcher sur Rome, entrer dans Rome pouvait cependant être, à défaut d'un but, Un rêve. A plusieurs reprises, si l'on en croit Tite Live, en 211, quand il poussera avec ses cavaliers jusque sous les murs de la ville, en 203, au moment de quitter les côtes du Bruttium pour rentrer en Afrique, Hannibal sera poursuivi par le regret de n'avoir pas, alors, tenté de forcer le destin.
(SCHÉMAS DE LA BATAILLE : APOLLONIA)


