LE TRIOMPHE D'HANNIBAL

"Hannibal triomphant" de Sébastien Slodtz (1665-1726) Musée du Louvre.

Inquiète des terribles victoires d'Hannibal, Rome avait décidé, pour 216 av. J.-C., un effort de guerre exceptionnel: elle avait mis sur pied une armée de quatre-vingt mille hommes, doublant ainsi les effectifs qu'elle levait annuellement et les concentrant tous contre le seul Hannibal dont les troupes étaient inférieures en nombre de moitié environ. Le 2 aout, à Cannes, sur le terrain qu'il avait choisis, Hannibal opposa à l'attaque frontale de l'armée romaine une ligne très mince de fantassins qui céda au premier assaut. Emportés par cet apparent succès, les soldats de Rome s'engouffrèrent sans y réfléchir entre les deux ailes solidement constituées de l'armée carthaginoise; avec l'aide de la cavalerie, l'étau se refermait bientôt sur eux. Il survécut à peine 10 pour cent de cette formidable armée, tandis qu'Hannibal avait sacrifié moins du dixième de ses forces. En trois rencontres, il avait anéanti 15 pour cent environ des réserves mobilisables de l'Italie entière. Selon les règles tacites de la guerre en vigueur à l'époque, Rome était acculée à la capitulation. Rome était-elle immédiatement à la portée du vainqueur ? Au soir du 2 août 216, Maharbal, le maître de la cavalerie carthaginoise dit au général carthaginois, qu'il s'imaginait dînant quatre jours plus tard au Capitole. Hannibal répondit qu'il lui fallait un peu de temps pour réfléchir. C'est alors qu'il s'attira de Maharbal cette réplique que Tite-Live a rendue: « Vincere scis, Hannibal, uictoria uti ncscis » (XXII, 51, 2: « Tu sais vaincre, Hannibal, mais tu ne sais pas profiter de la victoire »). En fait, Hannibal avait d'autres buts de guerre, un autre plan. Il faut prendre au sérieux les paroles qu'il adressa aux soldats romains captifs. Il ne menait pas, leur dit-il, une guerre d'extermination; c'était pour maintenir le rang (dignitas) de sa propre patrie et pour lui assurer l'hégémonie (imperium) qu'il combattait (Tite-Live, XXII, 58, 3). Hannibal attendait donc de Rome qu'elle demande la paix; ce qu'il voulait, c'était une victoire reconnue par un traité qui renversât, au profit de Carthage, la situation née des traités de 241 (la perte de la Sicile et l'obligation d'une lourde indemnité) et de 237 (la perte de la Sardaigne).
A l'éclat de ces foudroyantes victoires sur le terrain s'ajoutaient les succès politiques. Capoue, qui depuis cent cinquante ans avait constitué avec Rome une sorte d'Etat bicéphale, faisait défection au lendemain de Cannes et se ralliait à Carthage; les cités grecques de l'Italie du sud, soumises par Rome depuis trois quarts de siècle et nostalgiques encore de l'indépendance passée, saluaient Hannibal comme un libérateur; Syracuse, la plus puissante cité sicilienne, alliée inconditionnelle de Rome depuis cinquante ans, se raliait à son tour. Et partout, l'arrivée triomphante d'Hannibal permettait aux éléments démocratiques de chasser les oligarchies mises en place et soutenues par Rome. Le roi de Macédoine enfin, Philippe V, concluait avec Hannibal un traité d'alliance. Au printemps 215 av. J.-C., Hannibal put croire qu'il touchait au but et qu'il allait pouvoir doter la Méditerranée occidentale du modèle politique et culturel que sa patrie orientale avait hérité d'Alexandre le Grand. Il ne se doutait guère que des espérances apparemment aussi légitimes allaient s'évanouir presque aussi vite qu'elles étaient nées, sans qu'il puisse ou sache rien faire pour en sauver quelque chose.


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