
Inquiète des terribles victoires d'Hannibal,
Rome avait décidé, pour 216 av. J.-C., un effort
de guerre exceptionnel: elle avait mis sur pied une armée
de quatre-vingt mille hommes, doublant ainsi les effectifs qu'elle
levait annuellement et les concentrant tous contre le seul Hannibal
dont les troupes étaient inférieures en nombre de
moitié environ. Le 2 aout, à Cannes,
sur le terrain qu'il avait choisis, Hannibal opposa à l'attaque
frontale de l'armée romaine une ligne très mince
de fantassins qui céda au premier assaut. Emportés
par cet apparent succès, les soldats de Rome s'engouffrèrent
sans y réfléchir entre les deux ailes solidement
constituées de l'armée carthaginoise; avec l'aide
de la cavalerie, l'étau se refermait bientôt sur
eux. Il survécut à peine 10 pour cent de cette formidable
armée, tandis qu'Hannibal avait sacrifié moins du
dixième de ses forces. En trois rencontres, il avait anéanti
15 pour cent environ des réserves mobilisables de l'Italie
entière. Selon les règles tacites de la guerre en
vigueur à l'époque, Rome était acculée
à la capitulation. Rome était-elle immédiatement
à la portée du vainqueur ? Au soir du 2 août
216, Maharbal, le maître de la cavalerie carthaginoise dit
au général carthaginois, qu'il s'imaginait dînant
quatre jours plus tard au Capitole. Hannibal répondit qu'il
lui fallait un peu de temps pour réfléchir. C'est
alors qu'il s'attira de Maharbal cette réplique que Tite-Live
a rendue: « Vincere scis, Hannibal, uictoria uti ncscis
» (XXII, 51, 2: « Tu sais vaincre, Hannibal, mais
tu ne sais pas profiter de la victoire »). En fait, Hannibal
avait d'autres buts de guerre, un autre plan. Il faut prendre
au sérieux les paroles qu'il adressa aux soldats romains
captifs. Il ne menait pas, leur dit-il, une guerre d'extermination;
c'était pour maintenir le rang (dignitas) de sa propre
patrie et pour lui assurer l'hégémonie (imperium)
qu'il combattait (Tite-Live, XXII, 58, 3). Hannibal attendait
donc de Rome qu'elle demande la paix; ce qu'il voulait, c'était
une victoire reconnue par un traité qui renversât,
au profit de Carthage, la situation née des traités
de 241 (la perte de la Sicile et l'obligation d'une lourde indemnité)
et de 237 (la perte de la Sardaigne).
A l'éclat de ces foudroyantes victoires sur le terrain
s'ajoutaient les succès politiques. Capoue, qui depuis
cent cinquante ans avait constitué avec Rome une sorte
d'Etat bicéphale, faisait défection au lendemain
de Cannes et se ralliait à Carthage; les cités grecques
de l'Italie du sud, soumises par Rome depuis trois quarts de siècle
et nostalgiques encore de l'indépendance passée,
saluaient Hannibal comme un libérateur; Syracuse, la plus
puissante cité sicilienne, alliée inconditionnelle
de Rome depuis cinquante ans, se raliait à son tour. Et
partout, l'arrivée triomphante d'Hannibal permettait aux
éléments démocratiques de chasser les oligarchies
mises en place et soutenues par Rome. Le roi de Macédoine
enfin, Philippe V, concluait avec Hannibal un traité
d'alliance. Au printemps 215 av. J.-C., Hannibal put croire
qu'il touchait au but et qu'il allait pouvoir doter la Méditerranée
occidentale du modèle politique et culturel que sa patrie
orientale avait hérité d'Alexandre le Grand. Il
ne se doutait guère que des espérances apparemment
aussi légitimes allaient s'évanouir presque aussi
vite qu'elles étaient nées, sans qu'il puisse ou
sache rien faire pour en sauver quelque chose.


