
A la mort d'Hasdrubal I, Hannibal fut choisi par acclamation à la tête de l'armée d'Espagne. Il avait alors vingt-six ans, et avait pour modèles, son père qu'il avait vu à l'oeuvre et Alexandre le Grand dont l'histoire lui avait été enseigné par son précepteur grec. Ayant grandi loin de la maison familiale, il fit très tôt l'apprentissage du métier des armes. Devenu chef politique et militaire de l'Espagne carthaginoise, il avait comme ambition d'agrandir cet Etat dont il avait hérité et d'étendre le modèle d'Alexandre aux peuples celtes de la Gaule, avec lesquels il entretenait, en 218 av. J.C, des relations étroitement amicales. Lorsqu'en 221 av. J.-C., il se trouva chef politique et militaire de l'Espagne punique, avait-il en tête quelque grande ambition ? Assurément, celle de continuer l'oeuvre de son père et de son beau-frère, puisqu'on le voit paraître presque aussitôt sur les plateaux de la Vieille Castille, dans l'intention certaine d'agrandir le territoire du nouvel Etat ibéro-punique. Mais portait-il déjà ses regards au-delà des Pyrénées et des Alpes ? Méditait-il déjà l'audacieux projet qu'il allait entreprendre de réaliser trois ans plus tard ? L'histoire ici garde jalousement son secret et il faut nous en tenir aux événements. Une seule chose est sûre: à peine était-il désigné comme commandant en chef de l'armée punique d'Espagne, qu'Hannibal s'engageait dans une guerre contre Rome qui devait occuper près de vingt ans de sa vie active. Une légende, qu'Hannibal vieillissant contribua peut être à forger, veut qu'au moment de quitter Carthage, Hamilcar n'ait consenti à emmener son fils aîné que s'il jurait solennellement de vouer à Rome une haine inexpiable. Les historiens romains se sont emparés avec empressement de cette légende qui faisait admirablement leur affaire: elle permettait de présenter la guerre d'Hannibal comme une revanche délibérée et longuement méditée de Carthage sur ses vainqueurs de la première guerre punique donc de faire retomber sur la seule Carthage, dont la voix fut totalement étouffée devant le tribunal de l'histoire, l'entière responsabilité d'une guerre qui avait coûté très cher à Rome. Cette cynique réinterprétation des faits est irrecevable: en 237 av. J.-C., Rome n'avait pas la moindre visée sur l'Espagne. En gagnant le sud de ce pays, Hamilcar ne pouvait s'imaginer porter un coup quelconque au vainqueur d'hier. Et s'il avait, à cette date, conçu quelque plan de réouverture des hostilités, pourquoi chercher une base de départ si éloignée de Rome, alors que la Sicile et les côtes mêmes de l'Italie restaient à portée d'une flotte punique ? Parmi toutes les hypothèses qui peuvent expliquer l'expédition ibérique d'Hamilcar, celle de la lointaine préparation d'une guerre contre Rome est la plus invraisemblable. Avec l'Espagne punique, Hannibal recevait des mains de son père et de son beau-frère un embryon d'Etat conçu sur le modèle hellénistique. Pénétré qu'il était de culture grecque, admirateur passionné des campagnes d'Alexandre le Grand, il était pleinement apte à mener à son terme la grande idée paternelle; peut-être même rêvait-il de l'exporter hors d'Espagne et de l'étendre aux peuples celtes de la Gaule. En tout cas, il est évident qu'en 218 av. J.-C., trois ans à peine après sa prise de commandement, Hannibal entretenait avec certaines cités de Gaule, et jusque dans la plaine du Pô, des relations étroitement amicales qu'il n'avait pu nouer en quelques mois. Ce fut Rome qui se mit au travers de ce grand projet et contraignit Hannibal à choisir entre la guerre ou la capitulation. L'éducation reçue de son père ne lui permettait pas d'hésiter devant un tel choix.


