La bataille du Tessin se déroula en fait au nord de la rive gauche du Pô, dans la boucle assez profonde que décrit le fleuve entre la Sesia et le Ticino, et à peu près à égale distance entre ces deux affluents. On situe en général aux environs de Lomello ce qui fut surtout un engagement préliminaire de cavalerie. Les deux armées avaient établi leurs camps assez près l'un de l'autre. Comme Scipion était parti avec ses cavaliers et ses lanceurs de javelot pour reconnaitre les forces ennemies, il se heurta à Hannibal qui venait aussi avec sa cavalerie explorer les alentours. Au premier choc, les jaculatores, surpris par la rapidité de la charge adverse, se replièrent par les couloirs ménagés entre les escadrons de la cavalerie romaine. Hannibal avait placé au centre sa cavalerie lourde, flanquée sur les ailes par les Numides, qui étaient chargés d'envelopper l'ennemi. Ce fut ce qui se produisit. Les Numides, après avoir débordé la ligne romaine, se rabattirent sur ses arrières et écrasèrent les lanceurs de javelot. Quant aux cavaliers romains, après avoir longtemps tenu tête à la cavalerie africaine, au centre, et lui avoir infligé de lourdes pertes, ils tournèrent bride lorsqu'ils se virent attaqués sur leurs arrières par les escadrons de Numides et prirent la fuite par petits groupes.

Dans l'espace qui séparait les deux
armées, Hannibal avait remarqué un endroit qui,
pour être plat et sans arbres, ne s'en prétait pas
moins à une embuscade, à cause d'un ruisseau encaissé,
aux berges assez abondamment garnies de broussailles et de plantes
des marais pour pouvoir dissimuler même des cavaliers. L'emplacement
de l'embuscade est très probablement à rechercher
dans le lit d'un des ruisseaux qui coulent à cet endroit
parallèlement au cours passablement sinueux et fragmenté
en multiples petits bras de la Trébie: le rio Colomba ou
le rio Gerosa. Au soir d'un des tout derniers jours de décembre,
on était à la veille du solstice d'hiver, Hannibal
convoqua son état major, en présence de son jeune
frère Magon, et lui exposa son plan. Puis, prenant Magon
à part, il lui confia un commando de deux cents hommes,
cent à pied et cent cavaliers, qu'il avait sélectionnés
lui-même au cours de la journée. Chacun de ces hommes
étant allé se choisir neuf compagnons d'armes, ce
fut au total un détachement de mille fantassins et de mille
cavaliers qui alla se poster en embuscade sous le commandement
de Magon. Au petit jour, Hannibal rassembla sa cavalerie numide
et lui fit franchir la Trébie, avec pour consigne d'aller
caracoler devant le camp romain en lançant des javelots
sur les postes de garde. Ils devaient ensuite, en se retirant,
entrainer l'ennemi à passer le fleuve.
La provocation réussit au-delà de toute espérance.
Sempronius fit aussitôt sortir sa cavalerie et son infanterie
légère - les jaculatores: six mille hommes-, puis
mit enfin en route l'ensemble de son armée. Il tombait
ce jour-là une pluie de neige fondue qui transperçait
de froid jusqu'aux os des hommes qui étaient sortis à
jeun de leurs tentes. Lorsqu'à la poursuite des Numides
les fantassins s'engagèrent dans la rivière, ils
se trouvèrent avec de l'eau jusqu'aux aisselles et en sortirent
transis, presque incapables de tenir leurs armes. À l'inverse,
les hommes d'Hannibal avaient mangé tranquillement; ils
s'étaient assoupli les membres avec l'huile et la graisse
que leurs chefs leur avaient fait distribuer, et ils s'étaient
armés devant les feux allumés autour des tentes.
Les conditions du combat faisaient ainsi pencher en faveur des
Carthaginois une balance que la seule considération des
forces en présence permettait de tenir pour égale.
Sempronius alignait les effectifs de deux armées consulaires,
soit quatre légions, auxquelles s'ajoutaient les contingents
alliés, c'est-à-dire en tout un peu plus de quarante
mille hommes. De son côté, aux vingt-six mille hommes
qui lui restaient après la traversée des Alpes,
Hannibal avait ajouté des contingents gaulois qui portaient
son effectif total à prés de quarante mille hommes.
Mais cette quasi-égalité numérique était
trompeuse. Scipion, lors de l'engagement du Tessin, avait déjà
pu constater à ses dépens qu'Hannibal disposait
d'un avantage tactique considérable, sa cavalerie, forte
de plus de dix mille hommes - si l'on comptait les Gaulois venus
en renfort; en face des quatre mille cavaliers romains.
Hannibal avait envoyé en avant les frondeurs baléares
et l'infanterie légère armée de piques, soit
environ huit mille hommes, puis il était sorti lui-même
avec le reste de ses troupes. Après s'être avancé
à une distance d'un kilomètre et demi de son camp,
il avait déployé sur une seule ligne son infanterie
lourdement armée: environ vingt mille hommes, Ibéres,
Gaulois, Africains. Les dix mille cavaliers étaient partagés
en deux corps, placés aux ailes, ainsi que les éléphants,
en avancée. On peut estimer à quelque trois kilomètres
la largeur du front ainsi constitué. En face, après
avoir rappelé sa cavalerie qui s'épuisait en vain
à la poursuite des Numides, Sempronius avait adopté
l'ordre de bataille habituel: l'infanterie au centre, les fantassins
lourdement armés couvrant la première ligne, les
escadrons de cavalerie aux ailes. Alors qu'au centre les deux
infanteries lourdes se battirent longtemps au corps à corps
sans résultat décisif, les ailes du front de Sempronius
cédèrent assez vite sous la pression de la cavalerie
carthaginoiss, plus nombreuse et plus puissante, ainsi que sous
les coups de boutoir des éléphants. La cavalerie
romaine, en pliant, laissait à découvert les flancs
de l'infanterie, dès lors assaillie pat les piquiers et
les Baléares armés de javelots. C'est alors que
les hommes postés en embuscade sous la conduite de Magon
sortirent de leur cachette et vinrent se jeter sur les arrières
de l'infanterie romaine au centre, ajoutant encore au désartoi.
Les Romains, rappelons-le, combattaient le dos à la rivière,
et le souvenir de leur traversée, au petit matin glacé,
ne les incitait pas à renouveler l'expérience. Seule
était possible la fuite en avant: plusieurs unités
de l'infanterie légionnaire, au centre, réussirent
à percer la ligne carthaginoise, en causant de lourdes
pertes aux Africains et surtout aux Gaulois qui leur faisaient
face. Au nombre d'environ dix mille, ces rescapés purent
se regrouper et atteindre Plaisance en bon ordre. Des fantassins
qui combattaient aux ailes et qui furent massivement massacrés
au voisinage de la Trébie par les cavaliers et les éléphants,
seul un petit nombre put s'échapper, ainsi que le gros
de la cavalerie, et rejoindre l'autre troupe à Plaisance.

Le Carthaginois avait émergé
des marais de l'Arno prés de Fiesole, avant que Flaminius,
campé près d'Arezzo, n'ait eu vent de son arrivée.
Le consul romain avait ainsi laissé passer son unique chance
d'agir seul avec quelque espérance de succès, qui
eût été de surprendre l'ennemi au débouché
de la montagne, ou mieux encore au sortir des marais. L'armée
carthaginoise une fois remise de ses épreuves, sa supériorité
numérique, notamment pour ce qui était de la cavalerie,
la mettait normalement à l'abri d'une attaque avant que
les deux consuls n'aient rassemblé leurs forces. Hannibal
le savait, et il en avait assez appris aussi sur Flaminius pour
savoir comment peser sur les décisions de cet homme orgueilleux
et trés sensible à l'opinion publique. Descendant
vers le sud à partir de Fiesole, il pilla, mit à
sac et ravagea par le feu toute la riche région de Chianti,
pratiquement sous les yeux du consul romain, qui ne pouvait se
résoudre à voir sans réagir monter dans le
ciel des campagnes étrusques la fumée des granges
et des récoltes incendiées. Un spectacle difficilement
soutenable pour un dirigeant qui avait dès les débuts
de sa carrière bâti sa réputation sur une
politique agraire. Quittant alors ses cantonnements, Flaminius
se mit à suivre l'armée d'Hannibal en guettant une
occasion favorable pour l'attaquer. Quand Hannibal se fut engagé
dans le Val di Chiana, faisant mine de se diriger vers Rome, Flaminius
fit mouvement vers Cortone; mais subitement le Carthaginois obliqua
vers l'est, dans la direction de Pérouse, laissant les
montagnes de Cortone à sa gauche. Un soir de la fin de
juin, Flaminius vit l'armée ennemie disparaître dans
l'étroit défilé qui s'ouvre à l'est
de Borghetto entre la berge nord du lac Trasimène et les
contreforts du mont Gualandro.
Passé le défilé de Borghetto, on voit s'élargir
sur une profondeur de deux à trois kilomètres la
petite plaine côtière de Tuoro, de nouveau fermée,
vers l'est, par les hauteurs de Montigeto. Au-delà, les
collines qui surplombent le lac ne laissaient plus qu'un cheminement
très étroit sur sa rive, jusqu'à Torricella,
avant que la route n'oblique vers le sud-est en direction de Pérouse.
C'est là qu'Hannibal mit en place une véritable
souricière.
Hannibal, après s'être engagé dans le défilé
de Borghetto, avait parcouru la petite plaine côtière
de Tuoro et avait établi son camp derrière les hauteurs
de Montigeto. Il avait embusqué là ses troupes les
plus solides, les Africains et les Ibéres. L'infanterie
légère garnissait, elle, les pentes des collines
qui faisaient face au lac, du côté de Vernazzano.
Enfin, à hauteur de Tuoro, les Gaulois, et juste après
la sortie du défilé de Borghetto la cavalerie, tous
dûment dissimulés, fermaient cette nasse dans laquelle
allait aveuglément se jeter avec son armée le consul
romain.
Flaminius, après avoir vu Hannibal s'engouffrer dans la
passe de Borghetto, avait établi son camp, tard le soir,
à proximité immédiate, sur la rive du lac.
Au petit matin du lendemain - c'était le 21 juin, jour
du solstice d'été, le consul s'avança avec
son armée dans la passe de Borghetto sans se faire précéder
par des éclaireurs. Au début de la matinée,
un épais brouillard venu du lac en noyait les rives. Lorsque
la plus grande partie de la colonne romaine se fut engagée
dans la petite plaine côtière, au moment où
l'avant-garde arrivait au contact de ses Africains et de ses Ibéres,
Hannibal donna à toutes ses unités embusquées
le signal de l'attaque. Le manque de visibilité, contrecarrant
tous les efforts des officiers - centurions et tribuns - pour
mettre en hâte la colonne en ordre de bataille, accrut encore
le désarroi. En l'espace de trois heures, Flaminius vit
périr autour de lui quinze mille hommes. Il tomba lui-même
frappé d'un coup de lance par un Gaulois. Le pire sort
fut sans doute celui des troupes de l'arrière-garde romaine,
qui avaient juste eu le temps de s'engager dans le défilé
de Borghetto, sans pouvoir déboucher dans la plaine de
Tuoro. Repoussés dans le lac par la cavalerie carthaginoise,
les soldats s'y noyèrent, alourdis par leurs armures, ou
furent massacrés dans l'eau par les cavaliers. De toute
l'armée consulaire, seuls environ six mille hommes des
avant-gardes, qui avaient pu percer le mur formé par les
Africains et les Ibéres, réussirent à s'échapper
de la nasse et, une fois parvenus sur les hauteurs, le brouillard
s'étant dissipé, mesurer l'étendue du désastre.
Après s'être regroupés, ils se réfugièrent
dans une localité voisine, près du lac de Plestia,
où Maharbal, envoyé à leur poursuite avec
les Ibéres et les piquiers, les fit peu après prisonniers.


